Il y avait une fois un garçon meunier que le patron avait envoyé couper une branche de chêne contre un gros têtard ( tête de l'arbre ) dont on avait besoin pour l'usage du moulin.
Le garçon monta en haut du têtard, que l'on appelle en breton pengos, avec une hachette, et se mit en devoir de couper la branche. Mais pour être mieux à son aise, il s'assoit à cheval dessus. Au moment ou il était ainsi en train d'abattre sa branche, un vieux bonhomme de mendiant vint à passer dessous le pengos et voyant dans quelle position s'était placé le meunier, il lui dit :
- Mais malheureux tu vas tomber avec ta branche !
- Pas de danger, répondit le meunier, en cognant toujours.
Le bonhomme passa son chemin en secouant les épaules. Naturellement le pauvre meunier dégringola avec sa branche quand elle fut détachée du pengos, puisqu'il était assis dessus. Heureusement il n'eut pas grand mal, et il se dépêcha de courir après le bonhomme en lui disant :
- Je vois bien, mon brave homme, que vous êtes devin. Je suis tombé en effet comme vous me l'avez
annoncé.
- Oui certainement, répondit le mendiant, je suis devin, divinour( en breton ).
- Je le vois bien, reprit le meunier, aussi je viens vous demander quand je mourrai.
- Vous mourrez, dit le mendiant, quand vous aurez lâché tri bram ( trois pets ).
- Merci, dit le garçon, je tâcherai d'éviter le vent,( ann avël ) le plus possible.
Mais de retour au moulin, le patron lui dit qu'il fallait charger le cheval de trois sacs de farine qu'on attendait dans une ferme voisine. Le garçon plaça les deux premiers sacs qu'on mettait un de chaque côté du cheval, attachés l'un à l'autre par une corde, dite corden ar zam ( corde de la charge ). Mais le troisième, il fallait le jeter au-dessus des deux premiers, et pour le faire le garçon dut faire un grand effort,
- ayaou allas, voilà un bram parti.
- Plus que deux maintenant, se dit-il, il me faut faire attention.
Il va à la fen-ne où on attendait la farine , il décharge son cheval avec précaution. Mais en détachant les deux sacs de la selle, un d'eux tombe à terre. Pour mettre sur les épaules un sac de 65 ou 70 kilos en le prenant par terre il faut faire trois efforts, le premier pour le soulever de terre, le deuxième pour le placer sur les genoux en se courbant en deux, et le troisième enfin, le plus dur de tous, en le jetant de là sur l'épaule en se redressant en même temps.
Et ce fut encore dans ce dernier effort que le malheureux garçon lâcha malgré lui un deuxième bram.
- Ah malheur ! se disait-il, en retournant au moulin, je suis perdu, il ne me reste plus qu'un bram à faire
et je suis mort.
N'importe, il monte sur son cheval puisqu'il n'y avait rien dessus. Mais avant d'arriver au moulin, il voulut sauter à terre et ce saut qu'il fit d'une façon si maladroite, il lâcha son troisième et dernier bram. C'était fini, il se laissa rouler dans le fossé. Quand le patron vit arriver son cheval seul, il pensa qu'il était arrivé quelque malheur au garçon. Il va voir sur le chemin et voit le malheureux dans le fossé, ne donnant plus signe de vie. Il le soulève, le regarde, et l'appelle
- Hé Yann, qu'est-ce que tu as donc, tu es blessé ?
- Non, répondit Yann, je suis mort.
- Comment, imbécile, dit le patron, si tu était mort tu ne parlerais pas comme tu fais.
- Si, je vous dis que je suis mort ! Le bonhomme qui est passé là ce matin était un devin, il m'avait très bien dit que je tomberais du pengos avec la branche. Et je suis tombé tel qu'il me l'avait dit. Puis après il m'a dit que je mourrai quand j'aurai lâché trois bram. Je les ai malheureusement lâchés, donc je suis mort.